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J'ai terminé mon manuscrit

Yasmine
3 hours ago
4 min read

Épisode 2

On m’a récemment demandé en quoi mon métier de chercheuse m’a aidée dans l’écriture de « L’encre et le figuier ». Quand on est chercheuse en physique, on écrit beaucoup. On écrit des articles scientifiques ou de vulgarisation, on écrit des notes, des rapports, des comptes rendus, des évaluations, des mails et j’en passe. On est amené à utiliser la forme écrite pour argumenter un propos, expliquer une idée, obtenir un financement, etc. Je n’ai pas toujours eu un rapport apaisé à l’écriture, loin de là. J’ai souffert pendant l’écriture de ma thèse de doctorat. Il m’aura fallu beaucoup de temps pour comprendre la raison de cette souffrance. Ma thèse ne s’est pas passée comme je l’avais imaginé ou souhaité.


Quand le moment de l’écriture est venu, c’est-à-dire avant la fin de la première moitié de la troisième année de doctorat, mon cerveau s’est bloqué, il a dit « non merci ». Alors que d’habitude, mon cerveau et moi on est plutôt potes, on a fait plein de choses cool ensemble. Mais là c’était niet, il n’a pas accepté que mon manuscrit ne ressemble à rien à ceux des scientifiques que j’admirais. Car contrairement à l’écriture d’une fiction ou d’une poésie, lors de l’écriture d’une thèse, le cadre est très formaté et balisé, on n’a pas la possibilité d’inventer des résultats. Évidemment qu’on peut prendre quelques libertés dans la rédaction, mais l’exercice reste très « académique ». L’origine de mon schisme n’avait rien à voir non plus avec la qualité de mes travaux, j’irai même jusqu’à dire que j’étais fière de certaines études que j’avais faites.


Ma souffrance était ailleurs, elle venait du fait qu’il allait exister un trop gros décalage entre ce que je devais formellement écrire et ce que j’aurais voulu écrire. Et donc je n’ai pas écrit, pendant des semaines, je pleurais, je repoussais les deadlines, j’avais mal dans plein d’endroits dans mon corps, et je continuais à ne pas écrire. J’étais dans un tel état de mal-être que plusieurs alarmes dans mon entourage ont sonné très fort. Elle était là ma chance, mes proches ont su reconnaître cette détresse qui me paralysait et m’ôtait presque le goût à la vie. Ces mêmes personnes et une de mes sœurs en particulier m’ont aidée (salut Lili), cela a semblé long mais j’ai fini par aller mieux.


J’ai fini par accepter l’imperfection de mon travail, j’ai fini par accepter qu’il était préférable de terminer mon manuscrit que de continuer à me faire du mal, j’ai accepté que la personne que j’étais ne serait pas définie par un manuscrit, même pas par un manuscrit de doctorat. Au-delà de tous les apprentissages scientifiques, méthodiques, intellectuels que j’ai pu acquérir pendant le doctorat, peut-être est-ce là l’apprentissage le plus important est: “done is better than perfect”. L’idéalisation d’une œuvre, l’idéalisation du résultat est sans doute la meilleure façon de s’assurer que rien ne verra le jour, que tout restera dans le confort apporté par l’illusion de la perfection.


Quand je me suis lancée dans l’écriture de « L’encre et le figuier », bien sûr que j’avais peur de ne pas y arriver, de décevoir mes proches, j’avais peur que Rym & Camille regrettent de m’avoir fait confiance. Bien sûr qu’il y avait tout ça, mais mon besoin que ce livre existe était plus grand que toutes mes peurs réunies. J’ai bloqué des créneaux de deux heures par-ci par-là et j’ai appliqué le conseil de Margaret Atwood : “Keep your ass on the chair” and I did… malgré l’inconfort, malgré l’envie soudaine de passer l’aspirateur ou d’aller voir ce qui se passait sur les réseaux. Je n’ai pas trahi mon besoin d’écrire, je n’ai pas abandonné mon manuscrit, j’ai commencé à le connaître et à le voir s’épanouir, se déployer, mot par mot. En guise de mise en route, j’ai relu les textes de ma grand-mère, j’ai relu ses lettres, les livres qu’elle avait écrits, j’ai lu les œuvres dont elle parlait dans ses livres. J’ai aussi continué de lire des romans, des poèmes. J’ai lu énormément.


Quand j’y pense, je n’étais jamais seule dans l’exercice de l’écriture, nous étions nombreuses. Ce qui m’a le plus surprise, il me semble, c’est le besoin que j’ai eu d’être à l’écoute de toutes ces voix entremêlées. Une grande chorale, parfois harmonieuse, parfois atonale. J’avais besoin de cette écoute active pour enfin entendre ma propre voix, entendre les mots qui étaient les miens. Et quelle joie de l’entendre, cette voix si précieuse, si souvent étouffée par les injonctions, perturbée par les pensées intrusives et autres pollutions du quotidien. C’est cette voix que vous retrouverez dans les pages du livre.

Sur le mur du placard de mon bureau, sous les conseils de mon amie Mathilde, j’avais placé des post-its en couleur. J’ai inscrit le nom des autrices dont je voulais parler, j’ai inscrit le nom d’émotions que je voulais transmettre mais aussi de souvenirs ou les moments que je voulais raconter. J’ai écrit d’abord dans un carnet bleu, parfois dans les notes de mon téléphone, puis à l’ordinateur.


J’ai écrit régulièrement, pas de manière linéaire, mais je me donnais du courage grâce au socle que j’avais forgé pour ce manuscrit. Un livre en cinq chapitres, comme les cinq doigts de la main, cinq dans les yeux de mes démons. Un matin de la fin du mois de juin, j’ai écrit une phrase et j’ai su que j’avais terminé. C’était une évidence, j’ai rarement eu dans ma vie une pensée aussi limpide. Je savais que j’avais dit tout ce que je voulais dire, que j’avais fait au mieux de mes capacités d’autrice à ce moment-là. J’avais terminé. J’ai posé mon stylo et j’ai pleuré. J’ai laissé l’émotion me submerger et la joie s’installer.

Dans le passé j’avais commencé plusieurs histoires, mes tiroirs sont pleins de débuts, mais pour la première fois de ma vie littéraire j’avais terminé et ça, je le dois aussi à ma vie scientifique qui m’a appris à le faire.

Puis est venu le temps de l’édition et de l’illustration, mais cela sera pour l’Épisode 3.


 
 
 

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