Les soeurs créent des espaces
Épisode 3
(English below)
Je devais d’abord vous parler de l’édition de “L’encre et le figuier”, des illustrations, de la première fois que j’ai eu une copie entre les mains. C’est ce que j’avais promis à la fin de l’épisode 2. Mais il y a des synchronicités qui nous somment et je me dois de les écouter.
Mercredi 28 octobre, j’ai participé à un cercle littéraire dans une boutique très chic à Paris. La journaliste et autrice qui a organisé l’événement (hello Lauren Bastide) a demandé aux participantes d’apporter un livre qui parle de la place du “je” dans la narration. En plus de Lauren il y avait Pauline Klein, une autrice que j’ai découverte ce jour-là.
“L’encre et le figuier” parle entre autres de ce sujet, le chemin littéraire qu’a pris ma grand-mère (et d’autres avant elle) pour se raconter à la première personne. J’ai demandé à Lauren si je pouvais lire un extrait de mon livre. Elle m’a dit oui bien sûr !
Je ne vous cache pas que j’étais assez nerveuse de lire en public, Dieu seul sait que j’ai déjà pris la parole des centaines de fois devant des centaines de personnes en conférences, en workshops etc. Il semblerait toutefois que parler de physique des particules et parler de son écriture ne mobilise pas le même circuit nerveux (note pour soi - sujet à investiguer).
Les gens qui me connaissent savent que je suis un peu maladroite donc quand je me suis levée pour lire mon extrait je me suis emmêlé les pinceaux à essayer d’ouvrir le livre à la bonne page, de tenir le micro, de me tenir droite, de porter ma voix. Bref, il se passait beaucoup trop de choses en même temps. Puis deux choses se sont succédé. Pauline m’a dit : “Veux-tu que je te tienne le livre ?” J’ai dit oui, merci beaucoup. J’ai d’abord donné un court contexte, de quoi parle “L’encre et le figuier” aux femmes dans la salle et je me suis lancée, j’ai lu un paragraphe, j’ai dit que j’allais sauter le suivant car je ne me sentais pas capable de le lire sans pleurer puis j’en ai lu un second et j’allais m’arrêter. C’est à ce moment que Pauline a hoché la tête et m’a dit : continue.
Un jour j’aimerais inventer une machine pour archiver la force d’une émotion, ou peut-être que je n’ai pas besoin d’une machine et que c’est pour cette raison que j’ai eu besoin de vous écrire ? Ce simple “continue”, ou l’invitation à l’écoute, est, il me semble, l’une des fondations de la sororité.La capacité d’écoute active et attentive est surtout essentielle, elle permet de déployer une voix, des voix, peut-être même d’exhumer des voix oubliées. L’écoute sororale est si précieuse, elle permet de simultanément porter des histoires mais aussi d’encourager l’exploration des recoins de l’âme de celle qui parle, certainement même l’âme de celles qui sont venues avant elle.
En réalité tout dans cet événement résonnait harmonieusement aux fréquences de la sororité. J’ai une admiration infinie pour la capacité qu’ont les femmes à créer des espaces pour que d’autres puissent s’exprimer, se confier, crier ou pleurer.Créer des espaces c’est aussi le cœur de la démarche et la ligne éditoriale de Taszuri. C’est grâce à elles que ma voix et celle de ma grand-mère ont trouvé une portée nouvelle. D’ailleurs, leur magnifique ouvrage “les femmes vont les tatouages racontent” n’a pas quitté mon bureau depuis plus d’un an.
Créer ces espaces qui permettent l’expression, la transmission, la créativité devient une nécessité dans notre société. Quand le monde brûle, l’envie d’écrire un poème, de lire une histoire, de faire une aquarelle peut paraître si futile. Pourtant les femmes continuent, elles ne s’arrêtent jamais. Écrire, même dans les moments les plus durs de l’Histoire, c’est exactement ce qu’a fait ma grand-mère : “J’ai connu la guerre de 1939, j’avais 11 ans. J’ai connu la guerre pour l’indépendance. J’avais 26 ans. J’ai connu des périodes dures et maintenant c’est le jour de ton anniversaire, le 16 mai 1995 - je connais le terrorisme.. Nous sommes à la fin du siècle et à une période mouvementée de l’Histoire. Je suis heureuse d’avoir vu le premier pas sur la Lune, d’avoir assisté à l’indépendance de l’Algérie.”
Un des plus grands privilèges de ma vie est que je suis entourée de femmes fortes et chacune à sa manière à un moment a dit à une autre : continue.
La suite dans l’épisode 4 ❤️
PS: mon amie (hello Nicole) m’a demandé de traduire en English so here it goes…
I was supposed to tell you first about the edition of "L'encre et le figuier" , the illustrations, and the first time I held a copy in my hands. That's what I promised at the end of episode 2. But there are synchronicities that call to us, and I must listen them.
On Wednesday, October 28th, I participated in a literary circle in a very chic boutique in Paris. The journalist and author who organized the event (hello Lauren Bastide) asked the participants to bring a book that addresses the role of the "I" in storytelling. In addition to Lauren, there was Pauline Klein, an author I discovered that day.
"L'encre et le figuier" deals, among other things, with this subject, the literary path my grandmother (and others before her) took to tell her story in the first person. I asked Lauren if I could read an excerpt from my book. She said yes, of course!
I won't lie, I was quite nervous about reading in public. Heaven knows I've spoken hundreds of times in front of hundreds of people at conferences, workshops, and so on. It seems, however, that talking about particle physics and talking about one's writing don't activate the same neural pathways (note to self - something to investigate).
People who know me know I'm a bit clumsy, so when I stood up to read my excerpt, I got all tangled up trying to open the book to the right page, hold the microphone, stand up straight, and project my voice. In short, there were far too many things happening at once. Then two things happened in quick succession. Pauline said to me, "Would you like me to hold the book for you?" I said yes, thank you very much. I began by giving the women in the room a brief overview of what “L’encre et le figuier” is about, and then I started reading. I read a paragraph, said I was going to skip the next one because I didn't feel I could read it without crying, then read a second one and was about to stop. It was at that moment that Pauline nodded and said, “Continue.”
One day I'd like to invent a machine to archive the power of an emotion, or perhaps I don't need a machine, and that's I had the urge to write to you? This simple “continue,” this invitation to listen, seems to me to be one of the foundations of sisterhood. The capacity for active and attentive listening is especially essential; it allows us to unfold a voice, voices, perhaps even to unearth forgotten voices. Sisterly listening is so precious; it allows us to share stories while also encouraging the exploration of the innermost recesses of the speaker's soul, and certainly even the souls of those who came before her.
In reality, everything about this event resonated harmoniously with the frequencies of sisterhood.
I have boundless admiration for women's ability to create spaces where others can express themselves, confide, cry out, or weep.Creating spaces is also at the heart of Taszuri's approach and editorial line. It is thanks to them that my voice and my grandmother's have found a new resonance. In fact, their magnificent book, "les femmes vont les tatouages racontent", hasn't left my desk for over a year.
Creating these spaces that allow for expression, transmission, and creativity is becoming a necessity in our society. When the world is burning, the desire to write a poem, to read a story, to paint a watercolor can seem so futile. Yet women persevere; they never stop. Writing, even in the darkest moments of History, is exactly what my grandmother did: “I lived through the 1939 war; I was 11 years old. I lived through the war for independence. I was 26. I have known hard times, and now it’s your birthday, May 16, 1995 - I know terrorism. We are at the end of the century and in a turbulent period of history. I am happy to have seen the first steps on the moon, to have witnessed Algeria’s independence.”
One of the greatest privileges of my life is that I am surrounded by strong women, and each in her own way, at one time or another, has said: continue.



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